On a trop longtemps financé sans structurer
- Xavier NORINDR
- 20 avr.
- 4 min de lecture
Depuis plusieurs mois, les signaux se multiplient dans les ICC. Baisse des budgets, recul des subventions, contraction des marges de manœuvre, inquiétudes sur la diffusion, sur l’emploi, sur la capacité à tenir dans la durée. Le sujet est souvent formulé de manière simple : il manque de l’argent.
C’est vrai. Mais selon moi, ce n’est pas toute l’histoire.
Ce que la séquence 2025-2026 révèle, ce n’est pas seulement une crise budgétaire. C’est aussi une crise de pilotage.
Le baromètre 2025 de l’Observatoire des politiques culturelles montre que 47 % des répondants déclarent une baisse du budget culturel total entre 2024 et 2025, et que près d’un répondant sur deux indique aussi une baisse du budget culturel de fonctionnement. Il montre également que 42 % des collectivités déclarent diminuer leurs subventions aux associations culturelles.
Le Sénat, dans son rapport sur le PLF 2026, parle d’ailleurs explicitement d’une “crise systémique d’un secteur au modèle économique menacé”. De son côté, le Syndeac rappelait dès juillet 2025 que 150 millions d’euros avaient été retirés du budget de la création artistique en deux ans.
Le réflexe naturel consiste à lire ces chiffres comme la preuve d’un problème purement financier. Je pense qu’il faut aller plus loin.
Parce que les structures qui tombent, qui s’épuisent ou qui se tendent ne tombent pas seulement parce qu’elles ont moins d’argent. Elles tombent aussi parce qu’elles n’étaient pas toujours outillées pour absorber le choc.
C’est là que le débat devient plus inconfortable — mais aussi plus utile.
Pendant des années, on a soutenu des structures, des lieux, des équipes, des projets, parfois avec raison, parfois avec constance, parfois même avec générosité. Mais on a trop rarement posé en parallèle une autre question : leur a-t-on vraiment donné les moyens de mieux se gouverner, de mieux se piloter, de mieux arbitrer, de mieux diversifier leurs ressources, de mieux lire leurs fragilités avant qu’elles ne deviennent critiques ?
Autrement dit : on a financé. Mais on n’a pas toujours structuré.
Je ne dis pas cela pour transférer la responsabilité de la crise sur les structures elles-mêmes. Ce serait trop simple, et injuste. Le problème est aussi politique.
Quand un modèle de soutien public s’installe dans la durée sans investir suffisamment la question de la résilience organisationnelle, il produit un effet pervers. Il permet à certaines structures de tenir, mais sans toujours renforcer leur capacité à faire face à un environnement plus contraint, plus concurrentiel, plus instable. Et le jour où la contraction budgétaire arrive, la crise descend immédiatement vers le bas de la chaîne :
vers les artistes,
vers les équipes,
vers les fonctions support déjà sous-dotées,
vers les précaires,
vers la qualité de travail,
vers la capacité même de continuer à délivrer.
C’est cela qu’il faut lire dans la séquence actuelle.
Le sujet n’est pas seulement de dénoncer les coupes. Il faut évidemment le faire. Mais il faut aussi lire ce qu’elles révèlent.
Elles révèlent des dépendances excessives à une seule source de financement.
Elles révèlent des organisations parfois trop peu préparées à arbitrer en situation de tension.
Elles révèlent un manque de lisibilité stratégique dans certaines structures.
Elles révèlent aussi un sous-investissement historique dans tout ce qui ne se voit pas immédiatement, mais qui conditionne la solidité réelle d’une organisation : gouvernance, pilotage, clarification des priorités, capacité de décision, structuration du fonctionnement.
Ce point est d’autant plus important que, dans le même temps, le ministère de la Culture met en avant la dynamique des ICC et leur potentiel économique. Le Panorama des ICC 2025 publié fin 2025 rappelle que les dix secteurs étudiés ont vu leur valeur ajoutée progresser de 21 % entre 2019 et 2024, pour un chiffre d’affaires dépassant les 100 milliards d’euros en 2024. Mais le communiqué souligne aussi que cette performance ne doit pas masquer les défis structurels, notamment la place croissante des grands acteurs du numérique dans la captation de valeur.
C’est précisément ce paradoxe qu’il faut prendre au sérieux : un secteur peut afficher une dynamique macroéconomique forte tout en restant fragile dans ses maillons intermédiaires, ses indépendants, ses petites structures, ses organisations les moins armées.
Une politique culturelle solide ne peut donc pas se limiter à deux attitudes :
amortir la fragilité quand elle devient visible ;
puis réduire les moyens quand la contrainte budgétaire se durcit.
Elle doit aussi aider les structures à devenir plus lisibles, plus robustes, plus capables d’arbitrer, plus capables de durer.
Je pense même qu’il faut assumer un changement de doctrine.
Soutenir une structure ne devrait pas seulement vouloir dire l’aider à survivre une année de plus. Cela devrait aussi vouloir dire renforcer sa capacité à se gouverner, à se piloter et à mieux tenir dans le temps. Pas comme une injonction managériale de plus. Pas comme une bureaucratie supplémentaire. Mais comme une condition de durabilité.
Parce qu’en l’état, le risque est clair : continuer à financer un système sans suffisamment renforcer sa capacité d’adaptation, puis s’étonner qu’il vacille dès que la pression budgétaire remonte.
Je pense qu’il faut sortir de cette logique.
La crise actuelle ne doit pas seulement être dénoncée. Elle doit être lue.Et ce qu’elle dit est assez simple : dans les ICC, la fragilité n’est pas seulement financière. Elle est aussi organisationnelle.
C’est pour cela que la réponse ne peut pas être uniquement budgétaire.Elle doit aussi porter sur :
la structuration,
le pilotage,
la gouvernance,
la capacité d’arbitrage,
et la diversification réelle des ressources.
Sinon, on ne fait que déplacer la crise. On ne la résout pas.

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