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Le double job n’est pas une anomalie : c’est souvent la vraie économie des artistes

  • Photo du rédacteur: Xavier NORINDR
    Xavier NORINDR
  • 30 juil.
  • 4 min de lecture

Dans beaucoup de discours sur les artistes, il existe encore un angle mort assez massif : le temps réel dont ils disposent.


On parle de stratégie, de sortie, de contenus, de réseaux, de développement, d’entourage, de visibilité, de communauté, de structuration. Tout cela est légitime. Mais on parle souvent de ces sujets comme si l’artiste avait déjà la disponibilité matérielle pour les traiter correctement.


Or, dans la réalité, ce n’est pas toujours le cas. Et souvent, ce n’est même pas le cas du tout.


Beaucoup d’artistes construisent leur projet en parallèle d’un autre travail.

Pas à la marge. Pas temporairement. Pas comme une simple parenthèse.

Souvent, c’est le cadre économique réel dans lequel le projet existe.


C’est pour cela que je pense qu’il faut arrêter de traiter le double job comme une anomalie, un manque d’engagement ou une étape honteuse de la trajectoire. Dans beaucoup de cas, c’est simplement la forme concrète que prend l’économie d’un projet artistique tant qu’il n’a pas encore trouvé un équilibre suffisant.


Le problème, ce n’est pas qu’un artiste travaille à côté.

Le problème, c’est que beaucoup de conseils, de stratégies et d’attentes sectorielles continuent d’être formulés comme si ce travail parallèle n’existait pas.


Et là, le décalage devient très concret.


Un artiste qui travaille en parallèle n’a pas seulement moins de temps.Il a aussi :


  • moins de continuité mentale,

  • moins de disponibilité pour répondre vite,

  • moins d’énergie pour traiter l’administratif,

  • moins de marge pour se projeter,

  • et souvent moins de capacité à investir dans la durée sur certains sujets structurants.


Autrement dit, le double job n’impacte pas seulement l’agenda.Il impacte toute la mécanique du projet.


C’est particulièrement visible sur des sujets qu’on présente souvent comme évidents :


  • produire du contenu régulièrement,

  • entretenir des relations pro,

  • assurer un suivi administratif propre,

  • répondre aux opportunités à temps,

  • préparer des dossiers,

  • structurer des sorties,

  • organiser des temps de travail cohérents,

  • ou simplement garder de la bande passante pour penser.


Dans beaucoup de cas, ce qui manque à l’artiste n’est pas la volonté.C’est une économie du temps suffisante pour faire exister le projet dans de bonnes conditions.


C’est aussi pour cela que certaines injonctions du secteur me semblent mal posées.


Quand on dit à un artiste qu’il faut :


  • être plus régulier,

  • être plus visible,

  • développer davantage son réseau,

  • mieux structurer son projet,

  • mieux suivre l’administratif,

  • mieux préparer ses sorties,

  • mieux travailler son entourage,


on oublie parfois une question simple :

avec quel temps, avec quelle énergie, et avec quelles ressources réelles ?


Je ne dis pas cela pour dévaloriser les enjeux de structuration. Au contraire.

Je pense justement que c’est pour cela qu’il faut mieux les penser.


Structurer un projet artistique ne consiste pas à empiler des “bonnes pratiques” théoriques.

Cela consiste à construire un cadre réaliste, soutenable, cohérent avec la vie réelle de l’artiste.


Et cette vie réelle inclut souvent :


  • un travail alimentaire,

  • des contraintes de disponibilité,

  • des arbitrages permanents,

  • une fatigue administrative,

  • et un rapport au temps beaucoup plus fragmenté que ce que les discours de développement laissent entendre.


À mes yeux, c’est là que commence une stratégie utile.


Une stratégie utile ne part pas d’un modèle idéal.

Elle part du réel.


Elle se demande :


  • qu’est-ce qui est réellement tenable ?

  • qu’est-ce qui est prioritaire maintenant ?

  • qu’est-ce qui peut attendre ?

  • qu’est-ce qui doit être simplifié ?

  • qu’est-ce qui doit être mieux cadré ?

  • qu’est-ce qui mérite d’être délégué ou allégé quand c’est possible ?


Le double job ne signifie donc pas seulement que l’artiste manque de revenus.Il dit aussi quelque chose de plus profond : le projet n’a pas encore une économie assez solide pour absorber toute l’énergie qu’il demande.


Et c’est précisément pour cela qu’il faut parler d’économie réelle des artistes, pas seulement de développement.


Tant qu’on ne regarde pas cette réalité en face, on continuera à produire deux erreurs :


  • culpabiliser les artistes pour leur manque de disponibilité,

  • ou leur proposer des trajectoires de développement impossibles à tenir dans leur cadre de vie réel.


Je pense qu’il faut sortir de cette hypocrisie.


Un projet artistique ne devient pas sérieux uniquement quand il peut exister à plein temps.

Il peut être sérieux bien avant cela.

Mais à condition que sa stratégie, son rythme et son niveau d’exigence soient pensés à partir de ce qu’il est réellement capable de porter.


Le double job n’est donc pas une anomalie.

C’est souvent la base invisible sur laquelle les artistes essaient de faire tenir :


  • leur création,

  • leur développement,

  • leur administratif,

  • leur visibilité,

  • et leur survie économique.


Et tant que le secteur n’intégrera pas mieux cette réalité, il continuera à produire beaucoup de conseils justes en théorie, mais inadaptés dans les faits.


À mon sens, la bonne question n’est pas :

comment demander plus aux artistes ?


La bonne question est plutôt :

comment les aider à construire une trajectoire soutenable, lisible et progressive à partir de leurs moyens réels ?


C’est souvent là que commence la vraie structuration.



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