Le problème n’est pas seulement la plateforme : c’est la dépendance
- Xavier NORINDR
- 22 avr.
- 4 min de lecture
Dans les industries culturelles et créatives, le débat sur les plateformes tourne souvent en rond.
On dénonce leur puissance.
On critique leurs effets.
On s’inquiète de leur rôle dans la visibilité, la distribution, la monétisation, la recommandation, l’accès au public, les usages et les données. Et, très souvent, la discussion s’arrête là : les plateformes seraient devenues le problème.
Je pense que c’est un peu trop court.
À mes yeux, le vrai sujet n’est pas seulement la plateforme.
Le vrai sujet, c’est la dépendance.
Parce qu’une plateforme n’est pas, en soi, une explication suffisante. Ce qui compte, c’est le niveau de dépendance qu’une filière, un artiste, une structure ou un intermédiaire entretient avec quelques infrastructures devenues quasi incontournables :
pour exister,
pour être visible,
pour distribuer,
pour collecter de la donnée,
pour monétiser,
ou simplement pour rester lisible dans le marché.
Et c’est là que le sujet devient plus politique.
Le ministère de la Culture lui-même, dans la présentation du Panorama des ICC 2025, parle désormais de croissance durable des ICC “au service de la souveraineté culturelle française et européenne”. Cette formulation est importante, parce qu’elle reconnaît implicitement que la question culturelle n’est plus seulement une question de création ou de soutien.
C’est aussi une question de rapports de force, d’infrastructures et de capacité à ne pas se retrouver entièrement captif d’acteurs dominants. (culture.gouv.fr)
Je pense qu’il faut partir de là.
Le problème, dans les ICC, n’est pas seulement qu’il existe des plateformes puissantes. Le problème est qu’une part croissante de la chaîne de valeur dépend :
de leurs règles,
de leurs interfaces,
de leurs algorithmes,
de leurs conditions de visibilité,
de leurs données,
et de leur capacité à définir unilatéralement les cadres d’accès au marché.
Autrement dit, la question n’est pas seulement technologique.
Elle est économique.
Et, de plus en plus, elle est stratégique.
Cette dépendance se manifeste à plusieurs niveaux.
D’abord sur la distribution.
Quand quelques acteurs concentrent l’accès aux publics, la promesse d’ouverture du numérique se retourne partiellement. Oui, l’entrée sur le marché est plus simple sur le papier. Mais la capacité à émerger, à rester visible et à transformer cette présence en trajectoire réelle devient, elle, beaucoup plus inégalement distribuée.
Ensuite sur la visibilité.
Une œuvre, un artiste, un catalogue, un projet ou une structure ne se battent plus seulement pour produire et diffuser. Ils doivent aussi composer avec des environnements où la découvrabilité dépend fortement de règles qu’ils ne maîtrisent pas. Le ministère le reconnaît d’ailleurs lui-même dans ses travaux sur la découvrabilité culturelle à l’ère numérique. (culture.gouv.fr)
Puis sur la donnée.
La donnée n’est pas un sujet secondaire. C’est une condition de lecture du marché, de compréhension des usages et, à terme, de capacité de négociation. Quand les acteurs culturels n’ont qu’un accès partiel, filtré ou dépendant à la donnée qui concerne leur propre activité, leur marge de manœuvre se réduit mécaniquement.
Enfin sur la négociation.
La concentration ne produit pas seulement un déséquilibre économique. Elle produit aussi un déséquilibre de pouvoir. Et ce déséquilibre touche plus durement :
les indépendants,
les petites structures,
les artistes,
les labels intermédiaires,
les acteurs qui n’ont ni effet de taille, ni fonctions support solides, ni capacité juridique ou politique forte.
C’est pour cela que je pense qu’un discours trop simple contre “la plateforme” rate une partie du sujet.
Parce qu’il laisse croire qu’il suffirait d’être contre pour avoir une position.
Or la vraie question est plus difficile :
comment réduire les dépendances sans tomber dans le commentaire réflexe ou le fantasme d’autonomie totale ?
À mes yeux, il y a au moins trois réponses sérieuses.
La première, c’est de mieux parler de chaîne de valeur.
On parle encore trop peu, dans les ICC, de pouvoir de marché, de répartition de la valeur, d’accès aux infrastructures et de capacité à négocier. Pourtant, c’est là que se joue une grande partie de la souveraineté culturelle réelle.
La deuxième, c’est de renforcer la capacité d’action des indépendants et des petites structures.
Pas uniquement par le discours, mais par :
de la structuration,
des fonctions support,
une meilleure lecture des relais,
de la mutualisation,
des capacités de négociation collective,
et des formes de coopération moins naïves.
La troisième, c’est d’assumer enfin que la diversité culturelle ne peut pas être défendue uniquement sur le terrain symbolique.
On parle souvent de diversité comme d’une valeur. C’est vrai. Mais si on ne la relie pas à des conditions économiques, organisationnelles et infrastructurelles plus équilibrées, elle reste en partie déclarative.
Je pense d’ailleurs que c’est là que le débat devient pleinement politique : préserver la pluralité de la création implique de réinterroger les rapports de force qui structurent aujourd’hui l’économie culturelle.
Et ce point me paraît central :
la dépendance n’est pas seulement un problème de marché.
C’est un problème de capacité.
Capacité à rester visible hors des logiques dominantes.
Capacité à négocier.
Capacité à circuler.
Capacité à exister sans être entièrement absorbé par les règles fixées ailleurs.
À partir du moment où on formule le sujet ainsi, le débat devient plus utile.
Il ne s’agit plus simplement de dire que les plateformes prennent trop de place.
Il s’agit de se demander :
comment on reconstruit des marges de manœuvre ;
comment on renforce les acteurs les plus fragiles ;
comment on rend la chaîne de valeur moins déséquilibrée ;
et comment on fait de la souveraineté culturelle autre chose qu’un slogan.
Je pense que c’est là qu’il faut porter la discussion aujourd’hui.
Pas dans un anti-plateformisme abstrait.
Mais dans une réflexion plus exigeante sur la dépendance, les rapports de force et les conditions réelles d’autonomie de la filière.
Parce qu’au fond, le problème n’est pas qu’il existe des plateformes puissantes.Le problème, c’est qu’une trop grande partie de l’écosystème culturel a fini par dépendre d’elles sans avoir construit suffisamment d’alternatives, de contrepoids ou de capacités de négociation.
Et c’est cela qu’il faut désormais traiter comme un sujet politique à part entière.

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