La mobilité artistique doit être pensée comme un levier économique, pas comme un supplément de prestige
Dans les industries culturelles et créatives, la mobilité est souvent racontée comme un signe d’ouverture.
On parle de circulation.
De rayonnement.
De coopération.
D’international.
De présence à l’étranger.
De résidences, de tournées, de festivals, de marchés, de rencontres et de réseaux.
Tout cela compte. Mais je pense qu’il manque souvent une chose dans cette manière de raconter la mobilité : sa dimension économique.
Parce que, dans les ICC, la mobilité n’est pas seulement une affaire d’image ou de prestige.
C’est aussi un levier de viabilité.
Il faut le dire beaucoup plus clairement.
Cette lecture est d’autant plus importante que l’actualité européenne remet le sujet sur la table. Culture Moves Europe, le dispositif de mobilité soutenu par le programme Europe créative, a été relancé sur la période 2025-2028 avec un budget de 25 millions d’euros, pour soutenir environ 7 000 artistes, professionnels de la culture et structures d’accueil. Le programme couvre notamment la musique, les arts du spectacle, les arts visuels, la littérature, l’architecture, le design et le patrimoine.
En parallèle, la Commission a ouvert en mars 2026 un nouvel appel Creative Europe pour les European cooperation projects, avec un budget d’environ 60 millions d’euros, visant à soutenir environ 150 projets de coopération transfrontalière.
Vu de Bruxelles, tout cela renvoie à la circulation, à l’échange, à la coopération européenne.
Vu du terrain, cela devrait être lu de manière encore plus concrète.
La mobilité, pour un artiste, une équipe ou une structure, peut vouloir dire :
ouvrir un nouveau marché ;
trouver un partenaire ;
déclencher une opportunité de diffusion ;
accéder à un réseau professionnel ;
rendre un projet plus visible dans un autre écosystème ;
mieux répartir ses sources d’activité ;
ou simplement sortir d’une dépendance trop forte à un seul territoire.
Autrement dit, la mobilité n’est pas un supplément.Elle peut être une condition de développement.
Je pense d’ailleurs qu’un des problèmes du secteur est là : on continue trop souvent à traiter l’international et la mobilité comme des couches complémentaires, presque symboliques, alors qu’elles sont aussi des sujets de modèle économique.
Pour beaucoup d’acteurs, surtout dans les petites structures, la réalité est simple : rester uniquement adossé à un marché, à un territoire ou à un réseau de diffusion restreint, c’est souvent rester plus fragile.
La mobilité permet précisément d’ouvrir :
des relais,
des coopérations,
des revenus,
des perspectives,
et parfois un autre niveau de respiration économique.
Bien sûr, tout le monde n’a pas vocation à “faire l’international” de la même manière.
Et la mobilité ne doit pas être mythifiée.
Je ne parle pas ici d’un imaginaire un peu romantique de l’artiste nomade ou du projet qui se valoriserait automatiquement dès qu’il traverse une frontière.
Je parle d’un sujet beaucoup plus simple :
la mobilité peut-elle créer des conditions économiques plus favorables pour un projet ?
Selon moi, oui.
Et c’est même pour cela qu’elle mérite d’être mieux pensée.
Le problème, c’est que la mobilité reste souvent abordée sous deux angles insuffisants.
Le premier consiste à la traiter comme une opportunité symbolique : visibilité, ouverture, prestige, présence.Le second consiste à la traiter comme un dossier technique : appel, résidence, mobilité individuelle, partenariat, éligibilité, dépôt.
Dans les deux cas, il manque souvent la même chose : une lecture de trajectoire.
Une mobilité utile n’est pas seulement une mobilité obtenue.
C’est une mobilité qui s’inscrit dans un développement.
Elle suppose donc plusieurs questions en amont :
pourquoi ce déplacement, cette résidence ou cette coopération ?
pour quel effet recherché ?
dans quelle logique de marché, de relation ou de développement ?
avec quelle capacité de suivi derrière ?
et comment ce mouvement s’articule-t-il avec l’économie réelle du projet ?
C’est là que le sujet redevient très concret.
Parce qu’un dispositif européen, même bien conçu, ne crée pas à lui seul une stratégie.
Il ouvre une possibilité.
Mais encore faut-il qu’un artiste, une équipe ou une structure soit en mesure de :
l’identifier,
le comprendre,
le monter,
le porter,
puis le transformer en quelque chose de durable.
Et c’est souvent là que les écarts apparaissent.
Comme pour beaucoup d’autres financements publics, les dispositifs de mobilité profitent plus facilement à ceux qui sont déjà un peu outillés :
ceux qui savent lire un appel ;
ceux qui ont déjà une expérience de candidature ;
ceux qui savent rédiger, suivre, justifier ;
ceux qui ont une capacité administrative minimale ;
ceux qui peuvent absorber la charge que représente un projet européen.
Les autres, eux, regardent souvent ces programmes comme des opportunités réelles mais lointaines, pertinentes mais difficiles à saisir, pensées pour eux sur le papier mais encore trop complexes à mobiliser dans le réel.
C’est pour cela que je pense que le débat sur la mobilité doit monter en maturité.
Il ne suffit pas de dire qu’il faut plus de circulation.Il faut aussi penser :
l’accès réel aux dispositifs,
la capacité d’absorption,
l’accompagnement,
la lisibilité des opportunités,
et la manière dont une mobilité s’intègre dans une stratégie économique plus large.
À mes yeux, la bonne question n’est donc pas seulement :comment faire circuler davantage les artistes et les projets ?
La bonne question est plutôt :
comment faire de cette circulation un levier de viabilité, de diversification et de développement réel ?
C’est là que la mobilité cesse d’être un supplément de prestige.
Et devient enfin ce qu’elle devrait être plus souvent dans les ICC : un outil économique, stratégique et structurant.
Parce qu’au fond, un artiste ou une structure ne gagne pas seulement à “aller ailleurs”.Il gagne quand ce déplacement ouvre des conditions plus robustes pour durer, se développer et mieux répartir ses opportunités.
Et dans la période actuelle, c’est une différence majeure.

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