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AgoraEU : le vrai sujet n’est pas seulement le budget, c’est la capacité des acteurs culturels à y accéder

  • Photo du rédacteur: Xavier NORINDR
    Xavier NORINDR
  • 20 avr.
  • 5 min de lecture

Quand on parle d’Europe et de culture, le réflexe est presque toujours le même : on regarde d’abord les montants.


Combien ?

Quelle enveloppe ?

Quelle hausse ?

Quel programme ?

Quel signal politique ?


Je comprends très bien ce réflexe. Il n’est pas absurde. La Commission a proposé en juillet 2025 un budget européen 2028-2034 de près de 2 000 milliards d’euros, avec un nouveau programme AgoraEU dans le champ des compétences, de la culture, des médias, des valeurs et de la démocratie ; les lectures sectorielles du projet rappellent qu’il regrouperait notamment Creative Europe et CERV, pour un budget proposé d’environ 8,6 milliards d’euros.


Vu comme cela, le signal est fort.

Plus d’ambition.

Plus de lisibilité politique.

Plus de poids budgétaire.

Et, en théorie, plus de capacité à soutenir la culture, les médias, la société civile et les valeurs démocratiques à l’échelle européenne.


Mais le rapport de la Cour des comptes européenne vient rappeler quelque chose d’important : le débat ne peut pas s’arrêter au montant.


L’avis 11/2026 publié sur la proposition COM(2025) 550 ne rejette pas AgoraEU. Il ne dit pas qu’il ne faut pas de programme européen ambitieux pour la culture, les médias et la démocratie. Il dit autre chose, de façon plus intéressante : que l’ambition budgétaire et politique ne dispense pas de rendre le dispositif plus clair, mieux justifié et mieux pilotable. Selon le compte rendu d’Agence Europe, la Cour pointe notamment des zones de flou sur la valeur ajoutée européenne du programme, sur la justification de la hausse du budget, sur les synergies entre ses volets, ainsi que sur le cadre de performance, de contrôle et de traçabilité.


À mes yeux, c’est exactement là que le sujet devient intéressant pour les ICC.


Parce que ce document ne dit pas seulement quelque chose sur Bruxelles ou sur l’ingénierie budgétaire européenne. Il dit quelque chose de plus profond sur la manière dont on pense encore trop souvent les politiques culturelles : on parle beaucoup des moyens, beaucoup moins des conditions réelles d’accès, d’appropriation, d’absorption et de suivi.


Autrement dit, on parle d’enveloppes.

Pas assez de capacité.


Et dans les industries culturelles et créatives, cette distinction est décisive.


Le problème, pour beaucoup d’acteurs, n’est pas seulement de savoir si de l’argent existe. Le problème est de savoir :


  • s’ils identifient le bon guichet,

  • s’ils comprennent le bon dispositif,

  • s’ils ont la capacité administrative pour candidater,

  • s’ils peuvent monter un dossier crédible,

  • s’ils peuvent tenir la logique de suivi,

  • et s’ils ont ensuite les moyens organisationnels de transformer un financement en trajectoire réelle.


C’est là que le débat budgétaire rejoint le terrain.


Parce que dans les ICC, beaucoup de structures ne sont pas seulement fragiles financièrement. Elles sont aussi fragiles :


  • administrativement,

  • organisationnellement,

  • stratégiquement,

  • et parfois tout simplement en capacité d’absorption.


Or plus les dispositifs publics deviennent ambitieux, larges et intégrés, plus cette question devient politique.


Plus un programme grossit, plus sa lisibilité devient un enjeu.

Plus ses logiques se croisent, plus la question des synergies réelles devient importante.Plus les cadres de performance, de contrôle et de traçabilité se renforcent, plus l’écart risque de se creuser entre :


  • les structures déjà outillées,

  • et celles qui restent trop petites, trop fragiles ou trop seules pour jouer correctement la partie.


C’est cela, à mes yeux, le point aveugle de beaucoup de débats sur le financement culturel européen.


On raisonne comme si annoncer un programme plus ambitieux revenait déjà à mieux soutenir la filière. En réalité, ce n’est vrai que si les acteurs auxquels ce programme s’adresse peuvent réellement :


  • s’y retrouver,

  • y accéder,

  • le porter,

  • et en faire quelque chose.


Sinon, un effet pervers s’installe.


Le programme n’est pas forcément conçu contre les plus fragiles.

Mais sa complexité sélectionne déjà ses bénéficiaires.


Et cela produit une inégalité silencieuse.

Non pas une inégalité de droit, mais une inégalité de capacité.


Les structures les plus solides, les plus habituées aux appels, les mieux équipées pour monter, suivre, justifier et absorber les projets, continueront plus facilement à capter les opportunités. Les autres regarderont passer les dispositifs en se disant qu’ils sont “faits pour elles”, tout en sachant très bien qu’en pratique elles n’ont pas toujours les moyens de les mobiliser.


Je pense que c’est là que le sujet devient profondément politique.


Parce qu’une politique culturelle ne peut pas se contenter d’annoncer des moyens.

Elle doit aussi créer les conditions de leur appropriation.


Dans les ICC, le sujet n’est pas seulement de financer.

Le sujet est de rendre finançable, lisible, pilotable et absorbable.


Et cette phrase mérite d’être prise au sérieux.


Rendre finançable, cela veut dire aider les acteurs à atteindre un niveau minimal de structuration, de formulation et de crédibilité pour pouvoir se présenter devant les bons dispositifs.


Rendre lisible, cela veut dire réduire l’opacité, les logiques de silos, la difficulté à comprendre qui finance quoi, à quelle condition, avec quelle articulation.


Rendre pilotable, cela veut dire penser dès le départ les exigences de suivi, d’évaluation, de justification et de coordination comme des réalités concrètes, pas comme des annexes administratives.


Rendre absorbable, enfin, cela veut dire tenir compte de la réalité des structures : leur taille, leurs moyens, leur maturité, leur disponibilité, leurs fonctions support, leur capacité de projection.


Je pense que c’est précisément ce que le rapport de la Cour fait apparaître en creux.

Il ne dit pas seulement : “ce programme est perfectible”.

Il rappelle que plus un dispositif est ambitieux, plus la question de son accessibilité réelle devient politique.


Et je crois que les ICC ont intérêt à porter beaucoup plus fortement cette ligne.


Pas contre l’Europe.

Pas contre les programmes ambitieux.

Pas contre la montée en puissance budgétaire.


Mais contre une illusion trop fréquente : celle qui consiste à croire qu’un financement est déjà un soutien, alors qu’il peut rester hors de portée pour une partie de celles et ceux qu’il est censé aider.


À mes yeux, le débat culturel européen doit donc sortir du seul réflexe budgétaire.


Oui, la question des moyens compte.

Oui, l’ambition publique est nécessaire.

Oui, la culture, les médias, les valeurs démocratiques et la société civile ont besoin d’un cadre fort à l’échelle européenne.


Mais cela ne suffit pas.


Une politique publique culturelle solide doit aussi penser :


  • l’accessibilité réelle,

  • la capacité d’absorption,

  • l’accompagnement des structures,

  • la charge administrative,

  • le suivi,

  • l’évaluation,

  • et, au fond, la durabilité de ceux qu’elle prétend soutenir.


Sinon, on continuera à confondre ambition et accessibilité.Et dans les ICC, cette confusion finit toujours par produire les mêmes effets : de bons programmes sur le papier, mais des écarts croissants dans la capacité réelle à en bénéficier.




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